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"90's Art and Fashion" à Tate Britain
Le grand contresens des années 90 version sado-maso. Autopsie d'un malentendu
Soyons honnêtes : le titre est un chef-d'œuvre. "The 90s: Art and Fashion". À la Tate Britain de Londres. Quand j'ai vu l'affiche, ma tête s'est remplie de musiques, de couleurs et de souvenirs (les Dock Martens, Naomi Campbell, les perfectos en cuir, Cindy Crawford, les chemises à carreaux trouées, Britney, mon premier Nokia, les scoubidous en plastique tressé, Claudia Schiffer...). Je me suis précipitée...
Je m'attendais à une immersion dans la décennie du Walkman et du jean taille haute. J'imaginais une salle Spice Girls avec platform shoes et Union Jack, une salle Britpop où Blur et Oasis se disputent la une des magazines, un coin Kate Moss en slip-dress et mascara fatigué, un hommage à Björk, des Game Boys sous vitrine, des tamagotchis, des cassettes, des VHS et peut-être des pochettes de Nirvana à regarder religieusement. Bref : de la nostalgie, du glitter, des couleurs fluo et un peu de grunge pour la forme.



En réalité, j'ai très vite été saisie par une sensation de méfiance et d'angoisse. Comme ce premier jour de vacances où l'on réalise que l’on s’est clairement trompé(e) de destination.
Si l'on en croit l'esprit du discours officiel, les commissaires ont voulu montrer une décennie de rupture. L'exposition entend mettre en lumière un moment où l'art, la mode et la contre-culture se sont emparés du corps, de la sexualité, du genre et de la transgression pour questionner la société, les tabous, la crise du sida, l'identité et les normes.
Mais dès la première salle, le ton donné est celui de la provocation facile, choquante et sans subtilité. Sur le mur, une inscription rose fluo : « Is anal sex, legal sex? » Non, je ne plaisante pas. C'est écrit en néon. L'effervescence des années 90 se perd ensuite dans les méandres cauchemardesques d'un parcours sombre, dérangeant et de mauvais goût.



photos F. Joyce
La mise en scène est théâtrale. Elle semble avoir été conçue par un esprit psychologiquement perturbé. C'est spectaculaire (je reconnais volontiers le travail) : des scènes sado-maso, avec du sang, des cornes, des hommes émasculés, des hommes décapités. Je cherchais Mel C, j'ai trouvé un spectable déstabilisant presque macabre.
Plus loin, un mur entier tapissé d'un papier peint réalisé à partir d'impressions de fesses bleues. Oui. Des fesses. Bleues. En série. On pense d'abord à une œuvre abstraite, un motif géométrique un peu kitsch. On s'approche, et on comprend la nature de l'ornement. Devant le mur, une chaise dont le coussin est un énorme tampon encreur bleu. Le principe est simple et limpide : on s'assoit dessus, nu, les fesses s'enduisent d'encre, puis on se rassoit sur une feuille blanche, et voilà : un joli papillon. Un papillon dont l'anatomie d'origine ne fait guère de mystère. Je n'ai pas testé. Ma mère lit parfois mes articles.
C'est là que le visiteur découvre, ébahi, que l'exposition a inversé l'échelle du choquant. Il y a bien une sculpture de Sarah Lucas (forcément, c'est une exposition sur les années 90 britanniques). Eh bien, croyez-le ou non : c'est l'objet le moins troublant de l'exposition. Sarah Lucas, la reine de la provocation, passe pour la tante bienveillante du lot.
Dans une salle sombre, une vidéo en noir et blanc : deux hommes filmés sous tous les angles possibles en plein acte sexuel. Je sais ce qu'on va me dire : le noir et blanc, c'est poétique, c'est l'art, c'est l'élégance. Eh bien ici, le noir et blanc n'a de poétique que le nom. La scène est crue, détaillée, et pas un seul plan ne laisse la place à l'imagination, ce qui est quand même gênant pour un médium censé laisser parler le non-dit.
Au milieu de tout ça, une oeuvre de Damien Hirst. Deux requins figés dans des boîtes translucides et qui semblent se courir après le long d’un arc de cercle métallique. Ils sont plus sobres que le reste. Ce sont, à ce stade, les visiteurs les plus à l'aise de l'exposition.
Autour d'eux, quelques mannequins habillés en Vivienne Westwood et Alexander McQueen. Le « Fashion » du titre de l'exposition se résume à trois robes et un corset.



photos F. Joyce
De très nombreuses photos sont commentées sur place par la photographe et cinéaste britannique Vinca Petersen. Elle s'est fait connaître en documentant la culture rave, les free parties et les communautés nomades de la scène alternative anglaise de cette époque. Elle est là parce qu'elle a vécu les années 90 de l'intérieur, objectif en main.

Son regard de témoin est supposé donner sa légitimité au parcours. Sur le papier, c'est la caution « authenticité » de l'exposition. Dans les faits, elle commente avec une belle sincérité des images qui, elles, ont déjà tout dit.
Il y a bien un message, nous assure-t-on. Une décennie qui aurait explosé les frontières entre l'art « noble » et la culture de la rue. Un propos sérieux, politique, nécessaire. Le problème, c'est que ce message est brouillé par un marketing trompeur et qu'il est noyé sous des fesses bleues. Je suis sortie avec la sensation d'avoir assisté à un atelier sur l'émancipation des corps. La réflexion sur les normes, très bien ; mais entre l'intention et l'exécution, il y a un fossé que même un requin de Hirst aurait du mal à traverser.

Ne vous méprenez pas : c'est une exposition qui a des choses à dire, et qui les dit de façon spectaculaire. Mais elle les dit sous un titre qui promet une soirée cassette VHS et tamagotchi. Or, elle délivre à la place, un séminaire de provocation intégrale. Ce n'est pas de l'art contemporain, c'est de la publicité mensongère avec droit de passage.
À savoir avant d'acheter votre billet : les moins de 18 ans, évitez. Les âmes sensibles aussi. Les nostalgiques de Britney, Take That et du Game Boy : prévoyez un plan B et peut-être une thérapie.
Moi, je retourne écouter « Wannabe » pour m’en remettre !
