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Faire garder son enfant à Londres : le grand casse-tête

Faire garder son enfant à Londres : le grand casse-tête

Entre entretiens surréalistes, budgets vertigineux et confiance à construire : enquête sur la garde d'enfants dans la capitale britannique... et toutes les bonnes adresses.

Francine Joyce
Membres Public

En Grande Bretagne, environ 56% des enfants sont gardés par un des parents ou par les grands parents. En raison du manque de place dans les crèches publiques, et du prix des nurseries privées, de plus en plus de couples font appel au système D ainsi qu'à de "petits arrangements" avec la loi. C'est ainsi que sur les 40% des étudiants qui travaillent pour payer leurs études, 18% feraient du "baby-sitting au noir". Pour les nounous ... plus d'une sur trois exercerait dans l’illégalité.

Commençons notre bilan chers lecteurs et lectrices par quelques uns de vos témoignages :

“Il y a d'abord eu” nous dit Audrey, “Candice, 23 ans, arrivée à l'entretien perchée sur des talons de douze centimètres, pour s'occuper de mes deux garçons de sept et neuf ans dont l'unique religion est le football. « Oh, j'adore le sport ! », m’ a-t-elle lancé, en contemplant le ballon rouler entre ses escarpins.”

“La première de la liste s’appelait Chloé”, nous raconte Agathe, “ ongles pointus de 8 cm, vernis doré parfaitement assorti à son sac, venue postuler pour s'occuper de mon petit boubou de quatre mois. Devant le bébé, elle n’a pu éviter un petit mouvement de recul : « Ça ne risque pas de... griffer ? »

Dans vos récits, j’ai aussi retenu celle qui demande si la maison dispose du Wi-Fi avant de connaitre le prénom de l'enfant ; celle qui, au moment de parler salaire, sort sa propre grille tarifaire laminée ; celle qui laisse le carton de pizza dans le bac de recyclage et vous affirme qu’elle ne cuisine que des menus équilibrés pour les enfants ; celle qui laisse l’enfant dormir dans la voiture dans son siege-auto toute la soirée ; celle qui distribue « une friandise par minute » pour avoir la paix ; celle qui était trop occupée à filmer sa vidéo « une journée avec moi » pour remarquer que Kevin avait peint le chien avec du yaourt ; celle qui vous dit à votre retour du cinéma « Tout s’est super bien passé ! Sauf l’histoire avec le chat. Et les escaliers. Mais globalement très bien ! » ; celle qui explique “Je suis partie aux toilettes juste deux minutes. C’est pendant ces 2 minutes que la petite Elisa a coupé la frange de sa sœur et celle du chien  ! Oui, elle a aussi coupé un petit bout de ma queue-de-cheval pendant que j’essayais de recoiffer Jasmine. Elle m’a expliqué qu’elle « ouvrait un salon de coiffure »...

Bienvenue dans le grand théâtre du recrutement d'une nounou à Londres où chaque parent doit se transformer en directeur des ressources humaines.

L'exercice est chargé d'émotions. Nous avons tous en tête des modèles de fiction impossibles à égaler. Mary Poppins, Nanny McPhee, Mrs Doubtfire ... elles nous prouvent qu'on peut être drôle, aimante, maladroite et formidablement efficace. Ajoutons Maria dans La Mélodie du bonheur ou Fran Fine dans Une nounou d'enfer, qui transforme une maison rigide en foyer chaleureux.

Le point commun de toutes ces héroïnes ? Elles débarquent comme des inconnues et deviennent, en quelques épisodes, indispensables.

La réalité est évidemment plus lente et plus prosaïque.

On aurait tort de croire que le problème se limite aux familles « ordinaires ». À Londres, la question de la garde d'enfants traverse toutes les classes sociales. La famille royale elle-même fait appel à une nounou : celle du Prince George, de la Princesse Charlotte et du Prince Louis a été formée au prestigieux Norland College, institution qui forme depuis plus d'un siècle des nannies aux méthodes… très britanniques.

Comme tout le monde, les Windsors, Wales, Suxesses … et tous leurs cousins couronnés se posent les mêmes questions que nous pour l’encadrement de leurs enfants

Selon l'Office for National Statistics, au Royaume-Uni, environ trois mères sur quatre ayant des enfants à charge, travaillent. Les journées de bureau ne s'arrêtent pas à 16 heures, les trajets londoniens non plus, et les grands-parents vivent souvent à des centaines de kilomètres. Il faut donc trouver quelqu'un.

Mais il est si difficile de confier son enfant à une inconnue.

Soyons honnêtes : nos craintes sont rarement dramatiques. Ce ne sont pas des scénarios de film noir qui nous tiennent éveillés, mais des inquiétudes beaucoup plus quotidiennes. Va-t-elle réconforter mon enfant quand il pleure ? Lui parlera-t-elle gentiment, ou sera-t-elle sur son téléphone ? Respectera-t-elle nos règles sur les écrans, le sucre, la sieste ? Mon fils va-t-il s'ennuyer ? Ma fille s'attachera-t-elle à quelqu'un qui partira dans six mois ?

La culpabilité nous accompagne partout. Confier son enfant, c'est accepter qu'une autre personne vive avec lui des premiers pas, des premiers mots, des fous rires et des chagrins. L'inconnue qui franchit la porte ne parle pas toujours notre langue et ne connaît pas nos habitudes. Il va falloir lui faire confiance. Or, la confiance ne se décrète pas : elle se construit, lentement et progressivement.

Tour d'horizon des solutions à Londres

La crèche (nursery). C'est la solution la plus répandue pour les enfants de moins de cinq ans.

Elle offre un cadre structuré, des professionnels encadrés par l'Ofsted (l'organisme d'inspection) et des enfants du même âge pour jouer. En revanche, les horaires sont rigides (généralement 8 h à 18 h), les places rares, et un enfant malade ne peut pas venir. Le coût ? Selon l'association Coram, une place à temps plein pour un enfant de moins de deux ans dépasse en moyenne 15 000 £ par an en Angleterre. À Londres, il faut souvent compter 20 000 £ ou plus, soit 1 600 à 2 000 £ par mois.

La nounou (nanny). C'est la formule la plus souple : elle vient chez vous, s'occupe uniquement de vos enfants, peut adapter ses horaires et s'occuper aussi des repas, des trajets à l'école, parfois du linge des petits.

Tarifs à Londres : en général 14 à 20 £ brut de l'heure, davantage pour une nounou très expérimentée ou formée (type Norland). Pour un temps plein, le budget dépasse facilement 3 000 £ par mois, charges comprises, et vous devenez employeur : fiche de paie, cotisations, retraite obligatoire, congés payés. Il existe des services de paie spécialisés pour s'y retrouver. Un passage par une agence ajoute une commission, souvent entre 10 et 20 %, mais apporte la vérification des références.

La nanny share. Deux familles partagent la même nounou, à tour de rôle chez l'une ou chez l'autre. L'avantage : un coût réduit d'environ un tiers à la moitié par famille et un enfant qui n'est pas seul. L'inconvénient : il faut s'entendre, sur le planning, la méthode éducative, les repas, voire les microbes.

La childminder. Il s'agit d'une assistante maternelle agréée, qui accueille quelques enfants à son domicile, elle aussi inscrite et inspectée par l'Ofsted. Le cadre est chaleureux, plus familial qu'en crèche, et les prix sont souvent plus doux, de l'ordre de 7 à 12 £ de l'heure à Londres. Mais sa disponibilité est limitée, et si elle tombe malade, il faut un plan B.

L'au pair. Un(e) jeune étranger(ère) logé(e) et nourri(e) chez vous, qui aide à la garde des enfants quelques heures par jour contre de l'argent de poche (environ 100 à 130 £ par semaine). Formule économique et enrichissante culturellement, mais compliquée depuis le Brexit : plus de libre circulation, les candidats passent par des visas spécifiques, et le profil n'est pas celui d'une professionnelle. Ne pas confondre aide ponctuelle et vraie nounou.

Le baby-sitting du soir. Pour les sorties, il faut compter 12 à 18 £ de l'heure, parfois un supplément après minuit, plus le taxi du retour. Les plateformes (Koru Kids, Childcare.co.uk, Bubble, Sitters, le forum Francaisalondres.com et d'autres) permettent de contacter des étudiants ou des jeunes parents, avec avis et vérifications. L'astuce : organiser un échange de gardes avec des voisins ou d'autres parents de l'école, qui ne coûte rien et crée des liens.

La famille et les amis. Gratuit, rassurant, affectif… et parfois source de tensions. Les grands-parents font un travail formidable mais ont leurs limites.

Pour trouver et vérifier une crèche, une garderie ou une assistante maternelle

  • Ofsted (reports.ofsted.gov.uk) : inspections et rapports pour l’Angleterre. Vous pouvez vérifier qu’une crèche ou une childminder est bien enregistrée. Téléphone : 0300 123 1231.
  • Votre Family Information Service (FIS) : chaque mairie (council) en possède un. Cherchez « [votre borough] Family Information Service » pour la liste des structures locales, les aides et les places disponibles.
  • Daynurseries.co.uk et Childcare.co.uk : annuaires de crèches et de childminders.
  • Coram Family and Childcare (familyandchildcaretrust.org) : informations et rapports sur le coût de la garde.

Les aides qui comptent : il serait dommage d'ignorer les aides du gouvernement. Le Tax-Free Childcare permet de recevoir 20 pence pour chaque 80 pence versés, jusqu'à 2 000 £ par enfant et par an. Les parents qui travaillent peuvent bénéficier d'heures de garde gratuites : jusqu'à 30 heures par semaine pendant les périodes scolaires pour les enfants dès 9 mois, selon les critères d'éligibilité, un programme déployé progressivement. Et à 3 ans, tous les enfants ont droit à 15 heures gratuites. Les conditions de revenus et d'emploi changent régulièrement : le site officiel gov.uk reste la référence.

Sites officiels

  • Childcare Choices (childcarechoices.gov.uk) : le portail officiel pour savoir à quelles aides vous avez droit, avec un calculateur.
  • Tax-Free Childcare (gov.uk/tax-free-childcare) : le gouvernement complète ce que vous versez pour la garde. Ligne d’aide : 0300 123 4097.
  • Heures gratuites de garde (gov.uk/help-with-childcare-costs) : heures gratuites pour les jeunes enfants selon l’âge et votre situation (emploi, revenus).
  • Universal Credit, volet garde (gov.uk/universal-credit) : peut rembourser une partie des frais de garde si vous travaillez.
  • Childcare Grant (étudiants) : via Student Finance (gov.uk/childcare-grant).
  • Employer-supported childcare / vouchers : renseignez-vous auprès de votre employeur, certains proposent des dispositifs d’aide.
  • Citizens Advice (citizensadvice.org.uk) : conseils gratuits sur vos droits et les aides.
  • Turn2us (turn2us.org.uk) : calculateur d’aides et de prestations.

Avant de signer, voici les réflexes qui aident à dormir sur ses deux oreilles. Vérifier les références et appeler au moins deux anciens employeurs. Demander un certificat DBS (le casier judiciaire britannique), voire l'enregistrement auprès de l'Ofsted. Faire un essai payé d'une journée ou d'une semaine. Poser des questions concrètes : « Que feriez-vous si mon fils refuse de manger ? » ou « Comment gérez-vous une crise de larmes à 17 h ?  les poux ? une fièvre de 38.5 ?». Observez surtout, comment l'enfant réagit. Et rappelez-vous que l'instinct parental est un bon outil : si quelque chose cloche, il y a souvent une raison.

Respectez le contrat. Un contrat écrit, avec les horaires, le salaire, les congés, un cahier des charges clair, protège les deux parties.

Enfin, au-delà du contrat c’est surtout une affaire de cœur

Car au bout du compte, ce n'est pas une prestation de service que l'on cherche, mais une présence. Deux livres, devenus des classiques, racontent bien cela. La Couleur des sentiments, de Kathryn Stockett, plonge dans le Mississippi des années 1960 et raconte, à travers des domestiques noires employées par des familles blanches, ce lien ambigu, tendre, parfois injuste, qui se noue entre une femme et les enfants dont elle s'occupe.

"You is kind. You is smart. You is important."

Les petits s'attachent à elles bien plus qu'à leurs propres mères, et elles aussi, profondément. La Cuisinière des Kennedy dit, à sa manière, une chose semblable : celles qui travaillent dans l'ombre des familles, que ce soit à la cuisine ou à la nursery, finissent par faire partie de l'histoire intime des maisons qui les emploient.

Ce que ces deux livres rappellent, c'est qu'une nounou est avant tout un être humain, avec ses joies, ses fatigues, ses rêves et ses blessures. Elle se souvient de la première dent, du premier cartable, du doudou égaré. Elle a ses propres inquiétudes, sa famille, son pays. Et l'enfant, de son côté, s'attache à elle avec la simplicité et l'intensité des tout-petits : il sait, mieux que nous, qui l'aime.

Le jour où elle quittera la maison, il y aura des larmes. Pas seulement celles de l'enfant. C'est là, finalement, que se mesure la réussite du pari : quand la nounou cesse d'être « l'employée » pour devenir un membre de la famille à part entière. Une histoire de confiance, d'abord. Et, au fond, une histoire d'amour.

photo F. Joyce

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