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"Renoir and Love"
La National Gallery de Londres expose le charme de la vie de Bohème à la française. Une exposition exceptionnelle qui fait de Renoir un contemporain étonnamment nécessaire.
Londres n'avait pas vu une telle rétrospective depuis vingt ans ! “Renoir and Love” réunit à la National Gallery plus de cinquante œuvres, centrées sur les années 1860 à 1880.
À l’heure où l'actualité internationale nous sature de conflits, de fractures et de nouvelles angoissantes, les amoureux et les fêtes galantes de Renoir nous entrainent dans un tourbillon joyeux, léger, presque enivrant. En 2026, le monde du “Moulin de la Galette” où hommes et femmes dansent, flirtent et trinquent gaiment ensemble, nous apparait presque comme un anachronisme.

C’est la première fois de son histoire que ce tableau immense traverse la frontière britannique. Autour de lui, en collaboration avec le musée d'Orsay et le Museum of Fine Arts de Boston, des toiles venues de Copenhague, Francfort, Stockholm, Los Angeles, Pasadena et Washington.
Parmi les voix associées à l'événement, celle de Marie Renoir, arrière-arrière-arrière-petite-fille du peintre venue pour l’inauguration. Elle est américaine, professeur d’histoire à l'université et elle vit aujourd'hui à Brighton.

Si Renoir a été l’un des porte-drapeaux de l'impressionnisme, sa singularité tient à ce qu'il regarde. Là où ses amis Sisley et Pissarro traquent la lumière sur une meule de foin ou un quai de gare, lui s'attache aux rapports humains : un regard qui s'attarde, une main posée sur une épaule, une conversation qui se prolonge agréablement après le repas. Il sait pourtant que peindre ces scènes l’expose à passer pour un artiste trop courtois, loin de l'avant-garde. Il tient bon, convaincu qu'un grand tableau peut très bien être un tableau heureux.
Ce choix est d'autant plus frappant qu'il ne vient pas d'un homme fortuné. Issu d'un milieu modeste, à la différence de nombre de ses camarades, Renoir connaît la précarité durant ses vingt premières années d'artiste. Il traverse la guerre de 1870, voit mourir son ami Bazille, puis assiste à la Commune - ce quasi-conflit civil dont Montmartre sort ensanglanté. Ses opinions, disait-on, penchaient plutôt du côté conservateur, mais il s'est toujours défendu de toute implication politique. Face à la dureté de son temps, il ne prend pas le chemin des naturalistes comme Zola ou Maupassant. Il leur oppose un contre-champ : non pas le Montmartre du lundi au samedi, où chacun s’épuise à de longues tâches pénibles et laborieuses mais celui du dimanche après-midi à l’heure des bals, de la fête, de l'insouciance et de la joie de vivre.



photos F. Joyce
On aurait tort d'y voir de la légèreté. Danser, boire, canoter, rire : pour Renoir, ces activités sont le ciment de la vie collective, de la convivialité, de la "sociabilité"" - classes sociales confondues.
Dans le "Bal du moulin de la Galette" , il peint ce qu’il y a de plus difficile a transcrire sur une toile : la vie en mouvement. Dans cette scène, tout bouge : les corps, les couleurs et même la lumière filtrée par le feuillage. C'est la vie telle que la voit Renoir : une succession de rencontres, une harmonie galante et pudique entre hommes et femmes, entre milieux sociaux, entre ombre et soleil.
Au premier plan, un couple valse, si absorbé qu'il en oublie tout le reste., tous ceux qui les entourent.

Le “rose crevette” de la robe - alors la couleur à la mode-, les joues rosées, les lèvres qui se frôlent sans se toucher : toute la délicatesse du tableau tient dans cette tension retenue.
Le public de 1877 n'a pourtant vu dans cette toile qu'une audace déplacée. La presse l’a jugée trop neuve, trop éloignée de tout. Il ne parvient pas à la vendre. C'est Gustave Caillebotte, ami et mécène, qui la sauve. Il l'achète, avant de la léguer (avec toute sa collection impressionniste) à l'État français. L'ironie est savoureuse : la France accepte ce legs sans débourser un centime.
Ce qui fascine dans cette exposition, c'est l'attention portée au langage du corps. Renoir est un observateur d'une acuité presque journalistique des rites de son époque. Dans une scène à la sortie du Conservatoire de Musique, un père pousse doucement son fils vers une jeune femme élégante. Tout est là, en suspens : la possible cour, le mariage lointain, la chaperonne (mère, sœur ?) qui veille et ramène la jeune fille vers elle.

La sociabilité, au XIXᵉ siècle, c'est aussi ce jeu de protections et de permissions.
La camaraderie masculine n'est pas oubliée. Renoir aime saisir ses amis après le repas, détendus, une cigarette aux lèvres, la conversation lancée. Dans l'un de ces tableaux, Sisley parcourt L'Événement, journal où l'on commente les jeunes artistes. Le clin d'œil n'est pas innocent : la scène de bohème est en réalité une petite publicité pour ses propres réalisations !
Renoir se pensait héritier du XVIIIᵉ siècle. Adolescent déjà, il copiait les motifs de l'époque sur la porcelaine, et s'inspirait du rococo qui flottait dans l'air. Il en retient les fêtes, les réunions de plein air où l'on flirte sous les arbres. Là où le XVIIIᵉ siècle peignait des aristocrates en villégiature, lui invite les ouvriers, les étudiants, les artistes et les écrivains de Montmartre. L'harmonie de l'homme et de la nature demeure, mais la fête s'est démocratisée.



photos F. Joyce
Son autoportrait à quarante-quatre ans en dit long. Le peintre n'y est pas le rêveur apaisé qu'on imagine. Il apparaît nerveux, tendu, le regard en alerte, tel que ses amis le connaissaient, incapable de rester en place. Ce regard-là ne le quittera pas, même quand l'arthrite le diminuera.

Il y a chez lui de l'ambition, un désir assumé de se mesurer aux maîtres anciens.
Les portraits d'enfants racontent une autre histoire, plus intime.



photos F. Joyce
À la naissance de la petite Lucie, fille de son ami Paul Bérard, il écrit avec humour au père : " Félicitations pour la venue de mon futur modèle ». Quand il la peint de nouveau trois ans plus tard, tout a complètement changé : son style s'est transformé, signe d'une crise artistique, d'un doute sur l'avenir de l'impressionnisme lui-même.
Reconnu pour ses talents de portraitiste, il se met à peindre des loges de théâtre - hauts lieux de rendez-vous galants et de liaisons discrètes. C'est parfois un simple bouquet posé sur une siège qui à lui seul, raconte une histoire. Qui l'a déposé là ? Pour qui ? Un homme peut-être, qui cherche à séduire la femme qui va s'asseoir là.



photos F. Joyce
Voilà le talent de Renoir conteur : un indice, jamais l'anecdote, et le spectateur imagine la suite.
Renoir and Love
The National Gallery, Trafalgar Square, Londres WC2N 5DN
Du 3 octobre 2026 au 31 janvier 2027
Tarifs annoncés : 20 £ (dimanche au jeudi), 25 £ (vendredi et samedi),
gratuit pour les moins de 18 ans et les membres. Horaires habituels du musée : 10h–18h, jusqu'à 21h le vendredi.
