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Réunions de famille : petit traité de cohabitation en milieu hostile (mais aimant)
Anniversaires, vacances collectives, Noël, - peu importe l’occasion, les retrouvailles ressemblent souvent à des huis clos de géopolitique. Elles sont joyeuses, nostalgiques et animées mais rarement des moments de totale sérénité. Pourtant... tous les ans on revient !
Il y a dans la vie des aléas capables de transformer n'importe quel adulte responsable en une version régressive et infantile de lui-même. Ces événements portent un nom : les réunions de famille. Elles sont souvent un mélange explosif d'amour inconditionnel, de rancunes vieilles de vingt ans, et de débats sur la cuisson du gigot qui peuvent durer plus longtemps qu'un sommet de l'ONU. Ces “vacances” rassemblent un nombre variable de personnes qui s'aiment profondément et qui décident, chaque année, de tester les limites de cet amour dans un espace de soixante mètres carrés.

Tout commence des semaines à l'avance, sur un groupe WhatsApp innocemment nommé “Les Zamis” ou “tous sous le parasol” ou "Noël en famille ❤️🎄" avec des coeurs bien rouges, des soleils et des étoiles. La première question semble anodine : "on prévoit quoi cette année pour le dîner du 24 ?" Ça, c’est le début d’une guerre civile larvée.
Il y a toujours Jocelyne, qui propose sa fameuse terrine de faisan aux champignons du jardin - "comme d'habitude". Justement “comme d’habitude”, elle ne comprend pas que personne n'a jamais aimé sa terrine de faisan. Immédiatement le petit neveu devenu végan en 2019 rappelle comme chaque année qu'on pourrait faire un menu “sans souffrance animale, ce serait sympa non ?". Ça aussi, ça provoque un silence radio de trois jours sur le groupe. Kevin, lui, ne jure que par sa "pintade fumée au chalumeau". Cette technique innovante, il l’a vue une fois sur YouTube et il compte bien la reproduire à l’appartement “même si y a pas de balcon”.
Et puis systématiquement, quelqu'un décide unilatéralement, la veille au soir, de changer tout le menu "parce que finalement les huîtres ça fait cher pour rien". Ça, ça déclenche une expédition nocturne au seul supermarché encore ouvert ce soir là pour acheter les dernières tranches de pâté-croûte en promotion.
Si le menu est un champ de bataille, l'attribution des chambres relève elle de la stratégie diplomatique dans le genre Game of Thrones. Chaque année, les mêmes questions immobilières reviennent. Qui dort dans le canapé-lit qui casse le dos ? Est-ce que c’est toujours le même qui va prendre la chambre d'amis parce qu'il est arrivé en premier une fois en 2014 et qu’il en a fait une jurisprudence familiale ?

Immanquablement Gérard (oui toujours lui) débarque avec son matelas gonflable "pour ne déranger personne". Lui, il finit par squatter le salon pendant trois jours, juste sur le passage vers la cuisine. Va falloir l’enjamber pour les verres d'eau nocturnes, on a pris l’habitude.
Et bien sûr, le petit cousin refuse catégoriquement de dormir tout seul. Il finit par squatter le lit des grands-parents. Bien entendu, il vient généreusement assisté d'un kangourou géant en peluche qui prend, à lui seul, la place de 3 adultes. Pauvre enfant ! Victime de ses ainés ados qui ont négocié comme des syndicalistes pour ne pas dormir avec lui, le Petit Prince qui “ronfle comme une tondeuse avant sa révision technique”.
l'Ado ! Parlons-en ! L'Ado a seize ans. Il a un téléphone greffé à la main, et une seule véritable passion dans la vie : ne rien faire - de préférence allongé, de préférence dans le noir, de préférence loin de tout ce qui ressemble à une « activité familiale ». Il ne sort de sa torpeur que pour deux raisons : ou bien le wifi qui ne capte plus, ou pour le repas - à condition que le plat contienne au moins 70% de fromage.
Dans chaque famille, il y a toujours pour lui faire face, un individu - appelons-le « le Général »- qui a décidé, sans consultation démocratique préalable, qu'il serait le chef d'orchestre. Le Général a un planning. Un vrai. Avec des horaires et l'enthousiasme d'un contremaître pour les festivités.

Je n’ai pas parlé du chien. C'est le seul membre du groupe à faire preuve d'un minimum de bon sens. Le chien, n'a pas de planning. Il vole les tranches de jambon. Il s'installe systématiquement sur le seul transat encore libre. Il aboie à 6h du matin sur un moustique imaginaire, Et quand la tension familiale atteint son paroxysme— c'est souvent lui qui, en s'asseyant au milieu du Monopoly, réussit à faire rire tout le monde et à désamorcer la crise.
C’est chaque année, le seul qui comprend l'essentiel : profiter, sans se prendre au sérieux.
Vient alors le repas familial. Ce n'est pas un dîner. C'est un ring, une arène.

Autour de la terrine controversée de Jocelyne, se joue régulièrement la même pièce de théâtre. Ce sont les mêmes débats tous les ans avec une distribution des rôles étonnamment stable !
Charles aborde la politique dès l'apéritif. Tous les ans, il réussit l'exploit de fâcher trois générations dés la première phrase. Marie-Rose annonce elle entre le fromage et le dessert, une nouvelle "importante" (un déménagement, une rupture, un tatouage…). Son timing est manifestement calculé. Le but : maximiser l'effet dramatique … ET détourner l'attention du fait qu'elle a renversé la sauce sur la nappe brodée de Bonne-Maman.
Puis vient immanquablement le débat sur qui a le plus cuisiné, qui n'a rien apporté à part le pain, et qui, à l'inverse, a apporté SIX bûches différentes "parce que personne n’arrivait à se mettre d’accord sur le parfum".

Du coup, “On se retrouve avec assez de desserts pour nourrir tout l’immeuble, et une seule salade verte”… retrouvée dans le coffre de la voiture 3 jours après le Réveillon.
Si Noël est un marathon de 24 heures, les vacances familiales relèvent du triathlon. Là, les enjeux montent d'un cran. Il faut négocier la voiture ("qui conduit", "qui a le mal des transports", "qui a insisté pour prendre la route malgré les embouteillages annoncés")…

L'éternel conflit climatisation-fenêtre-ouverte dans la voiture, peut à lui seul ruiner sept heures de trajet et raviver des tensions familiales datant du siècle dernier. Enfin le programme d'activités ("les enfants veulent la plage, ton père veut faire la sieste, Martin préfère rester sur le parking plutôt que visiter Chennonceau …).
Malgré tout cela (malgré la terrine de faisan, le matelas qui grince, l'oncle politique, les six bûches et le tableau Excel improvisé pour le calcul des courses …) on revient. Chaque année. Parce qu'au fond, il y a quelque chose d'irremplaçable. C’est le seul moment où toute la tribu, aussi chaotique soit-elle, se retrouve autour d'une même table. Tous se chamaillent pour des broutilles. Mais dans dix ans, elles deviendront précisément les meilleures anecdotes qu'on racontera en boucle.
Après tout, une famille qui ne se dispute jamais sur la cuisson du gigot est-elle vraiment une famille ?
