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Le piège du bon élève : rencontre avec Cécile Hemery, coach de dirigeants à Londres
Quinze ans dans la tech et le jeu vidéo, un talk devant une centaine de personnes, puis le grand saut : Cécile Hemery est devenue coach de dirigeants. Sa spécialité ? Sortir les « bons élèves » du plafond de verre où leur sérieux les enferme.
C'est l'histoire d'une chambre d'hôtel que l'on refuse de partager, et qui finit par faire basculer une carrière.
Chaque année, l'entreprise réunissait ses équipes des quatre coins du monde pour une grande conférence interne. La règle, non négociable : on partage sa chambre. À moins — astuce connue des initiés — de monter sur scène pour donner un talk. Cette année-là, grande introvertie, Cécile Hemery n'avait aucune envie de cohabiter quatre jours durant, à être « en mode socialement ouverte » sans jamais pouvoir éteindre le cerveau. Elle décida donc de parler. Restait un détail : parler de quoi ?
« Tous les sujets liés à mon rôle, je n'avais pas envie d'en parler, se souvient-elle. Je me suis dit : ça m'ennuie moi-même. Si j'en parle aux autres, ça ne peut que les ennuyer aussi. » Le seul sujet qui, lui, la tenait vraiment à cœur ? Sa condition d'introvertie dans une industrie hyper-sociale — celle du jeu vidéo et de la tech, où l'on joue au baby foot, où l'on boit des bières et où l'on porte un hoodie aux couleurs de la boîte en permanence. Elle parla donc de ça : du besoin de silence, du droit de se régénérer, et de cette idée simple mais radicale que dans une réunion, être moins bruyant ne veut pas dire avoir moins d'influence.
Quinze ans dans la tech et le gaming, des rôles Produit, Marketing et Business Performance, une carrière qui l'a menée aux quatre coins de la planète et installée en Angleterre depuis 2016 : sur le papier, tout allait bien. « Je performais très bien, j'ai eu une belle carrière. Mais les choses sur lesquelles on m'attendait n'étaient pas forcément celles qui me tenaient le plus à cœur. » Ce qui la faisait vibrer, elle, c'étaient les relations humaines. Pas un burn-out, donc, mais peut-être un bore-out : la flamme s'était éteinte.
Le déclic de parler en public
Le jour du talk, la salle comptait une centaine de personnes. Cécile, elle, avait parié sur le plus petit nombre possible de spectateurs. Ce qui l'a marquée, ce n'est pas la scène : c'est la réponse de la salle. « Je voyais vraiment les gens connectés et résonner avec ce que je disais. » Puis, dans les couloirs, aux toilettes, sur la piste de danse, des inconnus sont venus lui glisser : « Ça m'a vraiment parlé, ce que tu as dit. »
« Cette petite étincelle à l'intérieur de moi qui commençait à s'éteindre, elle s'est ravivée. » La graine était plantée : elle n'était peut-être pas à sa place, mais il existait d'autres endroits où elle pourrait la trouver.
Le grand saut
La suite tient du courage brut. Cécile quitte l'entreprise sans rien avoir derrière, et s'offre une année sabbatique pour, dit-elle, « tout remettre à plat ». Après des années à déménager de pays en pays, elle avait besoin de se poser pour retrouver qui elle était. Elle en rit encore, citant l'épisode culte de Friends où Chandler force Rachel à découper ses cartes de crédit pour la motiver à trouver un travail : « C'est vrai que la peur, c'est un grand motivant. Au pied du mur, on se découvre des ressources qu’on ne se connaissait pas. »
Au fil de ses recherches, aider les autres s'est imposé comme une évidence. Elle se reforme alors en profondeur : thérapeute cognitivo-comportementale, coach professionnelle certifiée PCC (ICF), superviseure de coachs, et même psychanalyste — elle vient de boucler cinq années de formation en France. S'y ajoutent les certifications Hogan, Energy Leadership Index et Positive Intelligence.
Le piège du bon élève
Avec plus d'un millier d'heures de coaching, Cécile a tiré un fil rouge qu'elle appelle le syndrome — ou le piège — du bon élève. L'idée ? « À l'école, tu as de bonnes notes, tu es récompensé, les profs sont contents, tes parents sont contents. Tu commences ta carrière, tu performes, ton boss est content, tu as une promotion. Tu fais ce qu'on demande pour avoir une bonne note. Je suis aimé, je suis content. »
Cette logique fonctionne à merveille… en début de carrière. Puis vient le moment où elle cesse de vous faire monter. On se retrouve bloqué sur un plateau — celui du middle manager « trop utile là où il est » pour qu'on le promeuve. Cécile aime rappeler que des travaux de recherche sur le leadership pointent la même chose : les managers autrefois performants qui stagnent ne le font pas par manque de compétences, mais parce que les forces qui les ont aidés à percer en début de carrières, ne sont pas les mêmes que celles qu'on attend d'un dirigeant à mi-carrière et qu’ils n’ont jamais identifié comment développer ces nouveaux muscles. Il faut alors opérer un vrai virage : cesser de vouloir plaire à tout le monde, prendre des décisions, penser stratégiquement, déléguer — même si les autres feront moins bien —, oser être un peu plus « égoïste » et penser à soi.
« Il faut se débarrasser du "je fais bien pour qu'on me récompense", et devenir l'entrepreneur de sa propre carrière. »
Car le vrai changement est mental. Chez les profils très seniors, la gestion de carrière fait partie intégrante du métier ; les « bons élèves », eux, la vivent comme une corvée en plus de leur travail. « Même à l'intérieur d'une entreprise, on ne vient pas te donner une promotion : tu vas la chercher. Tu la crées. » Le problème, c'est qu'on ne s'en rend pas toujours compte : à force de vouloir aider tout le monde et de tenir son département à bout de bras, on finit par se limiter soi-même sans le voir.
C'est là qu'intervient sa distinction préférée : celle entre influence et compétence. Trop d'organisations, dit-elle, ne se reposent que sur celui qui parle le plus fort — « alors tu peux parler tout le temps et raconter de grosses bêtises ». Le leader qui réfléchit avant de parler, lui, prépare sa réunion en amont et assure son suivi ensuite, en tête-à-tête. Moins vocal, oui. Sans influence, non. Ces leaders qui pensent trop et marchent sur des œufs à force de vouloir bien faire, Cécile les accompagne pour passer, selon sa formule, « from Reliable to Respected », de fiable à respecté
Un plafond de verre… à la française
Avec sa double culture franco-britannique, Cécile observe un plafond de verre commun aux deux pays, mais nourri de différences révélatrices. La plus frappante : le rapport au diplôme. « Quand je travaillais en France, tout le monde autour de moi avait fait une école de commerce, sans exception. En Angleterre, à un poste équivalent, les gens avaient fait des études d'histoire, de psycho, de philo… et tout le monde s'en fiche. » Outre-Manche, votre fonction prime sur votre parcours — une liberté que bien des expats mettent du temps à s'autoriser.
Coacher en anglais et en français, avoir vécu dans quatre pays, travaillé avec des dizaines de nationalités : c'est précisément ce qui, dit-elle, lui donne « une vraie compréhension de la diversité des modes de pensée et des cultures ». Un atout de taille pour une communauté d'expatriés.
Deux casquettes : Walayance et Cadran
Cécile Hemery avance aujourd'hui avec deux structures complémentaires. Sous sa marque Walayance, elle accompagne en solo les leaders — souvent de la tech — qui se sentent bloqués, sous-estimés ou « pris pour acquis », avec des programmes comme Becoming et une masterclass baptisée, justement, From Reliable to Respected.
Elle a par ailleurs rejoint Cadran, un cabinet de coaching français spécialisé dans l'expertise francophone à l'étranger : une trentaine de coachs répartis sur tout le globe, réunis par une même mission — « mettre plus d'humanité dans les organisations » — et distingués par un award Excellence de la Leaders League. De quoi proposer aux dirigeants et aux leaders francophones un accompagnement à plusieurs mains, du coaching individuel à la formation.
Son message aux Français du Royaume-Uni
Que dirait-elle, pour finir, à celles et ceux qui l'écoutent depuis Londres ou ailleurs au Royaume-Uni ? Que l'expatriation, courte ou longue, est une magnifique aventure — mais qu'elle vient toujours avec ses défis : une prise de poste, l'adaptation à un nouvel environnement. Se faire aider n'est pas l'aveu d'un problème qu'on n'arriverait pas à régler ; c'est un cadeau qu'on se fait pour réussir encore mieux, et pour « créer dès le départ les conditions qui feront que ça se passe bien ».
Elle en parle comme d'une hygiène mentale, au même titre qu'une hygiène de travail. « On ne peut pas toujours s'ouvrir complètement à son boss ou à ses collègues : il y a toujours une certaine retenue. Parler à quelqu'un d'extérieur, on n'a pas besoin de mettre ce masque. » L'objectif ? Faire en sorte que les petites choses qu'on garde à l'intérieur — et qui, plus tard, deviennent parfois de grandes — restent petites.
Pour aller plus loin
Retrouvez Cécile Hemery et sa marque Walayance sur walayance.com, découvrez son profil au sein du cabinet Cadran, ou suivez-la sur Linkedin https://www.linkedin.com/in/chemery/ et sur Instagram @walayance.