Publicité
Honi soit qui mal y pense… et pour longtemps encore
Comment une phrase en vieux français est-elle devenue la devise de l'Angleterre ? De Richard Cœur de Lion à l'Ordre de la Jarretière, l'histoire étonnante d'un héritage linguistique royal.
Période 1198-2016
A lire avant de se rendre à une soirée de mariage ou face au château de Windsor
Quelle est la devise de l'Angleterre — et pourquoi est-elle en français ?
Beaucoup se demandent encore aujourd'hui : quelle est la devise de l'Angleterre ? La réponse surprend toujours : il n'y en a pas qu'une, mais deux — et toutes deux sont rédigées en français.
La première, « Dieu et mon droit », figure sur les armoiries royales du Royaume-Uni depuis le règne de Henri V au XVe siècle. Elle affirme la légitimité divine du souverain britannique et se retrouve aujourd'hui sur le passeport britannique, sur le fronton du Times et dans de nombreux bâtiments officiels.
La seconde, « Honni soit qui mal y pense », est la devise spécifique de l'Ordre de la Jarretière, le plus ancien et le plus prestigieux des ordres de chevalerie britanniques, fondé par Édouard III vers 1348. Elle orne le collier des chevaliers, les cérémonies à la chapelle Saint-Georges de Windsor et figure en bonne place sur les armoiries royales.
Pourquoi le français ? Parce qu'au Moyen Âge, la langue de la cour anglaise était le français — plus précisément, un dialecte normand-anglo-français appelé l'Anglo-normand. Après la conquête de 1066, cette langue s'est imposée à l'aristocratie pendant près de trois siècles. Les devises royales ont simplement survécu à ce passage historique, figées dans le marbre de la tradition.
La devise anglaise en français n'est donc pas un hasard ni un hommage : c'est un fossile linguistique, précieux témoin d'une époque où les couronnes d'Angleterre et de France étaient intimement mêlées.
Honni soit qui mal y pense : que veut dire cette phrase exactement ?
La question revient souvent : que veut dire « honni soit qui mal y pense » ? La formule peut sembler obscure à un lecteur moderne, qu'il soit francophone ou anglophone. Décortiquons-la mot par mot.
« Honni » — ou « honi » selon la graphie britannique — est le participe passé du vieux verbe français honir, signifiant « couvrir de honte », « déshonorer ». On retrouve sa trace dans l'expression encore usitée aujourd'hui : « faire honte à quelqu'un ».
La signification de « honni soit qui mal y pense » se traduit donc littéralement par : « Qu'il soit couvert de honte, celui qui y voit du mal » — ou plus librement : « Honte à celui qui pense mal de cela ». Le « y » renvoie, dans le contexte originel de l'Ordre de la Jarretière, au ruban tombé de la jambe de la comtesse de Salisbury.
Cette formule est une injonction morale autant qu'un bouclier : elle retourne le regard moqueur contre celui qui se permet de juger. En ce sens, elle reste d'une étonnante modernité.
Note orthographique : en français standard, on écrirait « honnir » avec deux n, et donc « honni ». La forme britannique « honi » avec un seul n est une archaïsme normand conservé délibérément dans la devise officielle. Les deux orthographes coexistent dans les recherches en ligne, d'où la confusion fréquente entre « honni soit qui mal y pense signification » et « honi soit qui mal y pense signification » — il s'agit bien de la même devise.
Comment la langue de Molière s'est-elle retrouvée sur les armoiries royales anglaises ?
L'explication remonte à plusieurs siècles. Après la victoire de Guillaume le Conquérant, à Hastings, en 1066, le Normand devient roi d'Angleterre et le français devient la langue de la cour et de l'aristocratie. Plus d'un siècle plus tard, lors de la bataille de Gisors, en 1198, Richard Cœur de lion, face à Philippe Auguste, prend ce cri de guerre qui rappelle qu'il ne doit sa couronne qu’à Dieu.
Deux cents ans plus tard, en pleine guerre de 100 ans, Henri V choisit cette devise pour mettre à l'honneur ce droit divin dans sa lutte contre le roi de France. Jusqu'au XVe siècle le français est la langue de l'élite du pays avant de glisser vers la langue de Shakespeare au XVIe siècle.
Cette devise en français n'est pas un cas isolé puisque la phrase “honni soit qui mal y pense” est la devise du plus prestigieux ordre de chevalerie britannique encore existant : l’ordre de la Jarretière.
Elle accueille le visiteur à l’entrée du château de Windsor, qu’on pourrait traduire en français moderne “par honte à celui qui voit du mal”. La seule différence entre francophone et anglophone réside dans l’usage d’un ‘n’ pour honni, alors qu’en France on l’écrirait avec deux ‘n’.
Cette fois c’est une histoire plus romantique, la comtesse de Salisbury — la favorite du roi — fait accidentellement tomber sa jarretière lors d’un bal à Calais. Le roi Édouard III d'Angleterre répond à la foule qui sourit en attachant la jarretière à son propre genoux et prononce ces mots :
« Messires, honi soit qui mal y pense ! Tel qui s'en rit aujourd'hui s'honorera de la porter demain, car ce ruban sera mis en tel honneur que les railleurs le chercheront avec empressement».
Faisant belle figure face à une favorite très humiliée, il promet de faire du ruban bleu un insigne si prestigieux et désiré que les courtisans les plus fiers ou ambitieux s'estimeraient plus qu'heureux de le porter.
L’ordre de chevalerie le plus prestigieux dit “Ordre de la Jarretière” était né d’un pas de danse aventureux.
En 2016 une pétition avait été lancée pour supprimer ces deux phrases en français des passeports britanniques sans succès, la langue de Molière restera sur les symboles britanniques.
“Duit on Mon Dei”, entre tradition et humour certains Britanniques ont choisi. C’est ainsi que de façon irrévérencieuse vis à vis de l’institution royale que les Beatles auraient détourné (ou rendu célèbre un détournement populaire) la pauvre prononciation anglaise de la devise en français pour dériver vers “Do it on Monday” (“remettons le à lundi” en français). C’est un proche de John Lennon et Ringo Starr, le chanteur américain Harry Nilsson qui n’hésita pas à donner ce titre à son album, en 1975,…une sorte de clin d'œil à la semaine des 4 jeudis.