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Frida Kahlo à la Tate Modern
Frida Kahlo - London 2026 - Photo F. Joyce

Frida Kahlo à la Tate Modern

Cet été 2026, l’or du Mexique fait briller la vie culturelle des londoniens avec en point d’orgue, l’exposition “Frida : The Making of an Icon”, à la Tate Modern.

Francine Joyce
Membres Public

Le 6 juin dernier, la Serpentine Gallery de Hyde Park inaugurait pour sa 25è édition, son nouveau pavillon architectural “a serpentine”  réalisé par le studio mexicain LANZA atelier. Quelques jours plus tard, la Saatchi Gallery exposait les divinités solaires Aztèques dans “The Sun and the Moon”. A ces célébrations de la culture, l’architecture et les arts mexicains se sont ajoutés des festivals de gastronomie (Tacover Taco Festival, Tequilla and Mezcal Show, La Ruta Gastronómica Iberoamericana...), des démonstrations de danses folkloriques et des concerts (La Linea Festival…). Et depuis le 23 juin c’est la Tate Modern qui invite la capitale anglaise à mieux comprendre l’artiste féministe et anticonformiste Frida Kahlo. Originaire de Coyoacán dans la banlieue de Mexico City elle est aux yeux du monde entier, une figure iconique de la renaissance culturelle de son pays.

Self-Portrait with Loose Hair Frida Kahlo (1938) - photo F. Joyce

Prisonnière d’un corset pendant presque toute sa courte vie, c'est la peinture qui lui a permis de transcender une souffrance chronique - la peinture du Mexique, de ses traditions, de ses engagements politiques, de sa beauté et de ce qu’elle connaissait le mieux : la douleur.

Il y a quelque chose d'étrange à voir Frida Kahlo dans cette grande institution londonienne.  Ses toiles, petites et très colorées pour la plupart, semblent appartenir à une autre logique que celle des immenses salles blanches de la Tate Modern. Elles ont été réalisées sur un chevalet spécial installé au-dessus d'un lit, par une femme en souffrance permanente mais d’une résilience insondable. Trente-deux opérations chirurgicales, une colonne vertébrale fracturée et une jambe amputée en raison d’une poliomyélite (que Frida a contractée très jeune) puis d’un terrible accident de bus quelques années plus tard à 18 ans à peine. Elle passe tellement de temps alitée qu’elle demande, dans ses dernières volontés, d’être incinérée assise !

Plus de 41 000 billets ont été pré-vendus. l’exposition bat déjà le record de la Tate Modern dépassant même l'exposition David Hockney de 2017.  Ce n'est pas de la curiosité. C'est de la reconnaissance.

Son prénom très germanique "Frida" lui a été donné par son père Allemand émigré au Mexique en 1890. « Friede » signifie la paix et semble promettre à sa fille une vie heureuse. Tragique ironie du sort, son destin  sera loin d’être paisible : maladie handicapante, accident grave, mariage explosif avec un ogre (le peintre Diego Rivera), fausses-couches, divorce, mort prématurée.

Sur ses 143 œuvres, 55 sont des autoportraits. « Si je me peins, c’est que c’est le sujet que je connais le mieux ! » explique-t-elle.

Et ce qui frappe dés l'entrée de l'exposition, c'est sa présence immensément modeste. C'est son regard, un regard qui ne cède pas. Frida se regarde dans le miroir ; et elle nous regarde en retour avec une fixité troublante. Pas d'invitation, pas de coquetterie, pas de recherche d'approbation. Un regard qui ne raconte pas le passé mais qui est ancré dans le présent - et qui ne raconte que le présent. Un regard qui ne se projette pas non plus dans l'avenir. il dit juste : " je suis là, exactement comme ça”. Ses sourcils, en arc sombre et continu relient les deux yeux. Elle les peint tels qu'ils sont. Elle refuse de les dessiner comme la mode le voudrait. Elle les offre comme une signature, un emblème, presque une arme.

Dans Self-Portrait with Loose Hair (1938) ou le fameux Untitled (Self-Portrait with Thorn Necklace and Hummingbird (1940), son visage est impassible alors que les épines s’enfoncent dans son cou, qu'un singe-araignée (son mari ?)  lui tire une mèche de cheveux, qu'un colibri mort pend comme un bijou autour de son cou. La douleur est là, exhibée, mais jamais pathétique. Jamais une demande de pitié. C'est cette dignité qui donne une telle puissance émotionnelle à ses peintures.

Frida peint ce que la médecine ne sait pas soigner : la douleur chronique, celle qui n'a ni début ni fin, qui devient comme le fond sonore de son existence.

le coeur transpercé par la douleur physique et psychologique - photo F. Joce

Ses oeuvres ne sont pas des métaphores de la souffrance. Elles en sont une mise en forme pour la rendre visible car la douleur est solitaire et indicible . Frida en fait une image. Une image qui traverse les décennies intacte, parce qu'elle touche quelque chose d'universel. C'est sa force proprement unique : réussir à peindre l’intransmissible.

Son style naïf s'inspire des traditions populaires mexicaines en mêlant des références biographiques et des éléments symboliques ou oniriques.

Elle explique : « On pense que je suis surréaliste, mais ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais peint mes rêves. Je peins ma réalité ». André Breton, séduit par sa personnalité et son langage cru, tente de travailler à ses côtés. Mais elle n’accepte pas son influence et estime que c’est un « fils de pute »!

Ses tenues, sa maison bleue, ses collections d'objets folkloriques font partie intégrante de son univers artistique.

Ils éclatent de couleurs et célèbrent la culture de son pays. Elle porte les vastes jupes colorées des femmes de Tehuantepec, des boucles d’oreille en argent, de lourds bijoux précolombiens, des bagues multiples, des rubans et des fleurs accrochés aux peignes de sa longue chevelure. « Je m’habille pour le Paradis », dit-elle

Ce que l'exposition montre bien, c'est le dialogue avec ses contemporains — Diego Rivera, María Izquierdo... dont les œuvres sont présentées "en dialogue" avec les siennes pour éclairer leurs échanges.

Frida Kahlo et son mari le peintre Diego Rivera le jour de leur mariage

Mais honnêtement : les salles consacrées aux artistes "inspirés par Frida" sont globalement décevantes. L'exposition présente plus de 120 pièces d'artistes qu'elle a influencés sur cinq générations. L'intention est intéressante — montrer la postérité, le rayonnement, l'héritage. Mais à côté de l'intensité de ses toiles à elle, beaucoup de ces travaux font pâle figure et "diluent" le choc de l'œuvre originale.

Les photos et les objets chéris de sa collection personnelle sont plus émouvants. Une robe à fleurs brodée, portée par un corps absent, des bijoux en jade et en or, les coiffes, les textiles, les céramiques précolombiennes, les références à Teotihuacan et aux aztèques — tout cela est une revendication politique autant qu'esthétique. Dans le Mexique postcolonial des années 1930, choisir de s'habiller en Tehuana, c'est résister. C'est affirmer une filiation indigène dans un pays qui regarde vers l'Europe.

Vient enfin le moment le plus ambigu de la visite. La section finale explore la "Fridamanie" et la transformation de Frida Kahlo en marque mondiale, avec plus de 200 objets commerciaux - poupées, tasses, affiches, sacs, bijoux fantaisie, coques de téléphone... Le visage à la monobrow est reproduit en série sur des milliers de surfaces. La curatrice Bea Garcia-Velasco reconnaît l'ambivalence. Selon elle, cette commercialisation "peut détourner de son œuvre", mais "chacun peut s'approprier Frida pour des raisons politiques, culturelles ou personnelles".

commercialisation et objets dérivés Frida Kahlo - photo F. Joyce

Difficile de ne pas ressentir un malaise devant tous ces objets.

On repart avec les toiles dans la tête avec ce rouge sang, ce jaune maïs, ce bleu cobalt qui donnent à chaque tableau la sensation rare, d'être en présence de quelqu'un qui n'a jamais menti. Même quand ça fait mal. Surtout quand ça fait mal.

"Frida : The Making of an Icon" Tate Modern, Bankside, London SE1. Jusqu'au 3 janvier 2027.

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