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L'art difficile de ne rien faire
Photo by Adrian Swancar on Unsplash

L'art difficile de ne rien faire

Morgane Le Cleuyou
Membres Public

Samedi matin, onze heures. Vous avez enfin du temps : du vrai, du rare, de celui qu'on réclame toute la semaine. Pas de réunion, pas de to do list, pas d'endroit où être… pour une fois, rien n’est prévu.

Et pourtant, au lieu du soulagement espéré, une légère agitation se fait sentir.
La scène vous est familière ? Celle où l’on attrape son téléphone “juste pour vérifier un truc”…  et quarante minutes plus tard, nous voilà à regarder la rénovation d’un cottage en Cornouailles alors qu’on ne possède ni cottage, ni perceuse, ni projet de vie impliquant des poutres apparentes.

Ou alors on décide soudainement qu’il est absolument essentiel de réorganiser un placard, faire une lessive, apprendre l’italien, écouter un podcast sur les habitudes des gens ultra-performants, faire du yoga… Même le repos semble parfois avoir un objectif de performance. Être détendu oui, mais efficacement.

Soyons francs, est-ce que je caricature vraiment ?
C’est comme si rester immobile quelques instants était devenu étrangement inconfortable.
C'est une expérience tellement commune qu'on n'en parle presque jamais. Parce qu'elle est difficile à formuler : rêver de repos… jusqu’au moment où il arrive et avec lui une étrange nervosité, comme si l’espace vide devait être rempli immédiatement.

Les questions se posent alors : et si le problème n’était pas seulement que nous sommes fatigués ? Et si nous avions aussi un peu perdu l’habitude de ralentir ?

Nous ne savons plus vraiment nous ennuyer

Je me demande parfois si le problème n’est pas que nous nous ennuyons trop peu. Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez attendu le métro en regardant autour de vous ? Ou laissé votre esprit dériver en salle d’attente ou lors d’un trajet en train ?
Aujourd'hui, les temps morts ont presque disparu, l'ennui dure rarement plus de trente secondes avant qu'on lui trouve un remède. Non pas parce qu'on est devenu plus efficace ou plus épanouis, mais parce que notre seuil de tolérance à l’absence de stimulation a fondu. Et avouons-le aussi, les distractions nous soulagent. Et cela se comprend. Nous vivons dans un monde saturé de stimulations, où l’attention est devenue une ressource constamment sollicitée.

À Londres peut-être encore davantage. Ville vibrante, rapide, exigeante, où l’on a souvent l’impression qu’il faudrait profiter, optimiser, sortir, voir des gens, rentabiliser ses week-ends. Comme si ralentir risquait de nous faire passer à côté de quelque chose. Dans une ville où tout semble possible, ne rien faire peut presque donner l’impression de gâcher une opportunité.

Mais derrière cette agitation permanente, l’ennui est devenu une expérience que nous cherchons instinctivement à éviter. Une autre question mérite peut-être alors d’être posée :

Pourquoi le vide nous met-il parfois aussi mal à l’aise ?

Ce qui attend dans le silence

Ce n'est pas vraiment l'ennui lui-même qui est insupportable. C'est ce qu'il contient.

Quand on s'arrête, certaines choses reprennent leur place. Pas forcément un grand drame existentiel mais peut-être des pensées qu'on n'a pas eu le temps d'avoir, une fatigue plus profonde que celle du corps, des questions restées en suspens sur un travail, une relation, un sentiment diffus d'être passé à côté de quelque chose, sans savoir quoi exactement, ou même une solitude un peu plus présente qu’on ne voudrait l’admettre. Comme si, dans ce samedi trop calme, le bruit laisse enfin la place à certaines pensées longtemps mises en sourdine.

Le mouvement et le bruit protègent parfois, être occupé peut devenir une manière très humaine de ne pas trop s’entendre penser. Et c’est peut-être là que le repos devient compliqué : parce qu’il n’est pas toujours neutre. Quand tout ralentit, nous nous retrouvons parfois face à nous-mêmes avec tout ce qu'on porte, et qu'on n'avait pas forcément invité.

Alors peut-être pouvons-nous nous demander si c’est vraiment l’ennui que nous fuyons, ou plutôt la rencontre avec nous-mêmes ?

Mériter son repos

Peut-être est-il aussi intéressant de considérer son rapport au repos, ou plutôt à l’idée répandue que le repos se mérite.

Être occupé est devenu une forme de vertu. Une façon de prouver qu'on existe, qu'on contribue, qu'on est quelqu'un de sérieux. Dire « je suis très occupé en ce moment » porte, dans beaucoup de contextes professionnels et sociaux, une sorte de fierté tacite. A contrario, dire « j'ai passé mon weekend à ne rien faire » demande, lui, une certaine audace.

La notion « occupation = valeur » s'installe souvent très tôt, et très discrètement. Certains d'entre nous ont grandi avec des messages implicites autour de l'effort, de la productivité, de l'utilité. Pas forcément parce qu’on nous l’a dit explicitement. Parfois, c’était juste l’ambiance familiale : on ne s’arrêtait pas beaucoup, il y avait toujours quelque chose à faire. Être occupé semblait presque être une preuve de sérieux.

Et le corps, lui, a appris à fonctionner en régime de vigilance, à trouver dans l'activité une forme de sécurité. Alors quand tout s'arrête vraiment, il ne sait pas toujours quoi faire de ce calme. Il s'agite. Il cherche. Ce n'est pas de la paresse, ni de l'incapacité à se détendre. C'est simplement que le repos est, pour certains, un état peu familier et que l'inconfort ressenti n'est pas un signe que quelque chose ne va pas, mais que quelque chose commence justement à évoluer.

Et si notre cerveau avait justement besoin de moments un peu inutiles ?

La recherche s’intéresse à ces moments apparemment vides, quand l'esprit divague vraiment, sans être absorbé par quoi que ce soit. Il semblerait que notre cerveau, lui, en profite pour travailler discrètement.

Il trie, il relie, il intègre. C'est là que se font les connexions inattendues, que les idées se déposent, que les perspectives s’ouvrent.

Certaines recherches suggèrent même que ces moments de rêverie et de flottement mental participeraient à la créativité, à la résolution de problèmes et au traitement émotionnel.

Ce qui est plutôt rassurant finalement, parce que cela veut dire que regarder vaguement le plafond n’est pas nécessairement un échec productif. C’est peut-être juste votre cerveau qui fait un peu de ménage en arrière-plan.

Les enfants eux y accèdent naturellement. Un enfant qui s'ennuie part en rêverie presque immédiatement. Pour beaucoup d'adultes, c'est devenu difficile, non par manque d'imagination, mais parce que l'esprit non dirigé tend à glisser vers les préoccupations, vers tout ce qui attend d'être résolu. La rêvasserie légère, celle qui régénère, demande une disponibilité intérieure qu'on a peu à peu perdue l'habitude de cultiver.

Attention : ce n'est pas une raison de plus de se mettre la pression ! C'est simplement une invitation à considérer l'ennui différemment, non pas comme un problème à remplir, mais comme un espace à traverser, avec un peu plus de confiance.

Et l’idée que certaines réponses n’arrivent pas quand on les force mais quand on leur laisse enfin un peu d’espace est plus attrayante que des heures de rumination, non ?

Et si on essayait ?

Avec tout ça, on peut se demander ce qu’il devient de notre capacité à simplement être, sans produire, optimiser ou documenter l’expérience.

Je ne suis pas en train de vous suggérer de jeter votre smartphone dans la Tamise et d’aller contempler un arbre pendant trois heures. (Encore que, vu certains algorithmes, l’arbre aurait peut-être des choses intéressantes à dire.)

Il s'agit plutôt de se demander : et si l'on accordait à l'ennui le temps d'exister sans immédiatement le remplir ? Pas comme un exercice spirituel. Pas comme une performance de bien-être, encore moins comme une nouvelle injonction à suivre. Juste comme une expérience, courte au début, d'être là sans projet.

Marcher sans destination. Lire sans chronomètre. Appeler quelqu'un sans raison particulière. Laisser une après-midi être simplement une après-midi, sans en faire un projet d'amélioration de soi. Il arrive, quand on traverse l'inconfort du vide plutôt que de le contourner, que quelque chose se dépose. Pas une révélation. Pas une productivité retrouvée. Plutôt une qualité d'attention différente, plus douce, moins orientée vers ce qui reste à faire.

Et si l'ennui revenait frapper à la porte, peut-être vaut-il la peine, de temps en temps, de le laisser entrer, pour se rendre compte aussi que parfois, l'ennui lui-même finit par passer. Non pas parce qu'on l'a fui, mais parce qu'on l'a laissé faire son travail.

Ralentir n'est pas une compétence qu'on acquiert. C'est une permission qu'on s'accorde, par petits gestes, par petits samedis, progressivement.

Ou, qui sait, regarder un peu la pluie tomber — ce qui, à Londres, offre finalement beaucoup d’occasions de pratiquer.

Je suis counsellor pour adultes et thérapeute (hypnothérapie, EFT & EMDR). J’accompagne des enfants, adolescents et adultes dans la gestion de leurs émotions, de leur stress et de leur anxiété depuis 2018, dans mes cabinets londoniens, mais également en distanciel.

Vous pouvez me contacter pour toute question via mon site internet  www.younitytherapies.com

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