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La Jelly, symbole de résistance nationale

La Jelly, symbole de résistance nationale

Plus de cent ans d’Entente Cordiale et d’incompréhension culinaire. Dans la longue et fière histoire des malentendus franco-britanniques, il existe une affaire plus intrigante que Waterloo et le tunnel sous la Manche réunis : cette polémique est gastronomique et elle s’appelle : Jelly

Francine Joyce
Membres Public

Il y a depuis des siècles, chez nos amis d’outre-Manche, “des choses” que les Français ont bien du mal à comprendre – et à digérer : les petits pois à la menthe, le Christmas Pudding, la panse de brebis farcie (le haggis), les anguilles en gelée, les haricots en boite sur pain grillé, la “Marmite” (pâte à tartiner à la levure de bière à l’allure de goudron)...

Mais au sommet de ce panthéon trône, dans toute sa gloire tremblotante, la “Jelly”. Depuis des millénaires, elle fait swinger les papilles des Grands Bretons qui ne résistent pas à son "déhanché" multicolore. La jelly se dandine dans les assiettes britanniques de manière presque hypnotique et ultra-photogénique.

En 2026, ce dessert gélatineux, translucide, revient en force sur les tables britanniques — et même dans quelques restaurants branchés de Londres. De quoi inquiéter les expatriés installés ici et les autorités sanitaires françaises…

Nigella Lawson, célèbre Chef anglaise a un jour expliqué devant des caméras – dans un rare moment de lucidité : “ Manger de la jelly, c'est comme regarder la pluie tomber : ça ne fait pas grand mal, mais on se demande quand même pourquoi on est là. »

Face au défi d'une assiette de jelly servie en dessert , le comportement alimentaire des expats se déroulent en 3 phases physiologiques successives – scrupuleusement étudiées par les scientifiques. D'abord, le regard qui affiche une incrédulité polie de diplomate. Puis le contact : la cuillère qui s'enfonce dans le bloc tremblotant comme dans une matière vivante, avec ce petit bruit gluant et suspect. Enfin la dégustation : la substance fond instantanément sur la langue, libérant un goût sucré chimique et laissant une sensation que le palais français ne sait absolument pas comment classer.

Ce n'est ni solide, ni liquide. Or la cuisine française a une relation très claire avec les textures : c’est croustillant ou c’est moelleux. La jelly, elle, revendique fièrement son état intermédiaire. Elle est fière de sa viscosité. Elle assume son instabilité structurelle.

“Sa” ou plutôt “ses” couleurs semblent venir d’un autre monde. La jelly se décline dans des teintes dont l'intensité rappelle les néons des années 80 et les surligneurs Stabilo. Elles n'existent pas dans la nature. Ce qui est déconcertant, c'est que nos amis Britanniques ne semblent pas considérer ces couleurs comme un problème. Bien au contraire, elles sont à leurs yeux, un gage de bonne humeur, un signal festif, presque une promesse. Ils semblent embrasser la vitamine artificielle avec l'enthousiasme d'un enfant devant un arc-en-ciel.

Si la texture perturbe et la couleur alarme, ce sont les formes qui révèlent le génie anglais pour l’architecture comestible. Car la Jelly ne se contente pas d'exister : elle prend des formes. Le marché britannique propose une gamme de moules à jelly d'une richesse conceptuelle vertigineuse : lapins, châteaux, étoiles, dinosaures, cerveaux (spécial Halloween), fleurs, voitures... Des entreprises entières se consacrent à la création de moules à jelly, et il existe des compétitions officielles de "Jelly Art" où des artistes présentent des œuvres gélatineuses d'une précision chirurgicale. Au démoulage, l'effet "wow" est garanti !

Mais qui peut donc aimer ça ? se demandent (légitimement) nos compatriotes gaulois ?

Plus qu’un dessert, il faut voir dans la jelly une philosophie. Examinons ensemble l’anatomie d’une histoire qui colle.

Tout commence au XVIIIe siècle. La gélatine animale, extraite en faisant bouillir pendant des heures, des os, des tendons et des cartilages d’animaux, était réservée aux aristocrates. Consommer ou offrir à des invités du bouillon clarifié en gelée était un signe de richesse et de sophistication culinaire - un peu comme nos "aspics" à nous. Un cuisinier sans gélatine était un cuisinier sans avenir. À l'époque, la gelée est fièrement servie aux banquets royaux — colorée au safran, ornée de plumes de paon, elle est alors symbole de richesse et de prestige. Le roi Henri VIII en raffolait. Preuve s'il en est que les goûts douteux traversent les siècles. Puis, pendant les rationnements de la Seconde Guerre mondiale, la jelly est restée l'un des rares desserts accessibles à tous. La suite est aussi simple qu’inexplicable. En 1845 un industriel américain, dépose le premier brevet pour une poudre de gélatine déshydratée. Mais c'est la marque Rowntree's, fondée à York en 1862 qui popularise la jelly en Grande-Bretagne sous sa forme moderne : des petits cubes colorés et aromatisés, à dissoudre dans de l'eau bouillante, puis à laisser refroidir. Un siècle plus tard, lors du couronnement d'Élisabeth II, la “Jelly à la fraise” figure au menu officiel des célébrations populaires à travers tout le pays.

“Moi, pour fêter ça, j’aurais ouvert une bouteille de Bordeaux ! ” nous explique Charles-Henri, trader à Londres depuis 10 ans. Mais si son incrédule perplexité nous fait frémir de compassion, les chiffres, eux, ne tremblent pas. On estime que les Britanniques consomment environ 175 millions de portions de jelly par an, ce qui représente un marché annuel de 180 Millions £ au UK. Le marché mondial de “la gélatine dessert” pesait environ 2,1 milliards de dollars en 2023 et devrait dépasser 2,8 milliards en 2030. Le Royaume-Uni, l'Australie et l'Afrique du Sud se disputent le titre de premiers consommateurs par habitant.

Les études de consommation révèlent un profil d'amateur de jelly étonnamment bipolaire. D'un côté, les enfants de 4 à 10 ans, qui représentent 52 % des consommateurs réguliers — la chose est colorée, elle tremble, elle fait des bruits suspects : c'est parfait. De l'autre, les plus de 65 ans, avec 31 % des achats en supermarché. Pour eux, la jelly est un voyage dans le temps, une Madeleine de Proust qui tremble mais qui tient vaguement debout.

Et soyons honnêtes : la jelly présente de réels atouts discrets. La gélatine est riche en collagène, ce qui en ferait, selon certains, un allié potentiel pour les articulations et la peau.

Autre avantage : elle est sans matières grasses, sans gluten, sans lactose. Dans un monde obsédé par les étiquettes alimentaires, la jelly est presque vertueuse par défaut.

Elle apporte peu de calories, 60 kcal par portion -soit autant qu'une biscotte - En comparaison, un éclair au chocolat contient 310 kcal.

Elle est pauvre en  nutriments, et les spécialistes en sciences alimentaires décrivent sa texture comme « non newtonienne » — ce qui signifie qu'elle se comporte différemment selon la force qu'on lui applique. En clair : elle résiste puis capitule.

 La jelly, ce n'est pas que le dessert. Les Britanniques l'utilisent aussi parfois pour réaliser des œuvres d'art contemporain. En 2019, une artiste londonienne avait exposé un autoportrait grandeur nature en jelly verte au Victoria & Albert Museum. L'œuvre a tenu 48 heures avant de s'effondrer. Dans la presse locale, certains critiques d’art ont trouvé cela « profondément métaphorique ».

A méditer, plus qu'à déguster !

La jelly anglaise ne cherche pas à être sophistiquée ni à obtenir des lettres de noblesse. Elle est joyeuse, chromatiquement irresponsable, structurellement provocatrice et elle en est parfaitement fière.

La France des Chefs Incrédules - photo F. Joyce

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